Ma vision biaisée.

Posted on 11 avril 2011

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Ca fait bizarre d’être de retour : on change d’arrondissement, mais c’est à peu près tout.

J’ai passé ma petite enfance à gambader dans les squares du 14ème, puis je suis parti pour ne revenir que maintenant. Et pourtant, si je te dis que ces huit années ont incrusté à jamais la façon dont je vis Paris, tu me crois ?

Mes parents bossaient pas mal. Un rythme de jeunes parisiens qui ont la niaque. Si bien qu’à cette époque, mes souvenirs du quotidien laissent presque toute la place à mes grands parents.

Je t’explique le topo vite fait : ma grand-mère se fait tèj juste avant la retraite après une vie de dur labeur comme couturière. On est en Sarthe : Le Mans et autour la campagne. Pas beaucoup de perspectives quand ton front commence à être salement ridé.

Seulement la mamie, elle n’est pas du genre à se laisser abattre. Elle fout mon grand père et ses gosses dans la poche et s’exile à Paname. Là bas elle ouvre un magasin de produits diététiques. Ouais c’était avant qu’on trouve le mot « bio » plus cool. Voilà comment je nais à Paris : grâce à un magasin bio.

Le papy vient me chercher chaque jour à la sortie de l’école. Grâce à lui je découvre Paris et les crêpes à la confiture de fraise. La boutique de mère-grand est à trois pas de l’école primaire : apparemment je chante souvent « bioman » sur le trajet du retour.

On dépose fissa le cartable dans l’arrière salle. Papy-dédé fait chauffer les crêpes avec son vieux four à gaz, situé dans une petite pièce renfoncée du magasin. Il faut y aller à l’allumette : une fois il y a laissé la moitié de ses cheveux et une odeur de poulet cramé. Sacré Papy. A partir de ce moment là ma grand-mère me fait découvrir les galettes de blé soufflées nappées au chocolat. Ca tombe bien, je kiffe.

Le goûter est avalé, c’est l’heure de partir en vadrouille. Le magasin marche bien : le job de mon grand père c’est de faire les livraisons. Le mien c’est de l’accompagner. Et nous voilà partis. On s’engouffre dans les tunnels du métro pour ressortir à l’autre bout de Paris. On se rend dans des appartements de folie et chaque lieu de livraison est comme une nouvelle expo. Il y a quand même une cliente régulière chez qui j’adore aller : son appartement est tout en haut d’une tour. La madame a une terrasse 360° – Une vue de dingue en plein dans Paris. Je me souviens très clairement avoir ressenti là bas pour la première fois la sensation de vertige sans savoir ce que signifiait ce foutu mot.

Avec mon grand-père je vais de rues en rues, toujours opé. L’odeur du bitume chaud et de la pisse sur les trottoirs m’est familière. A dire vrai elle devient même réconfortante, synonyme d’escapade. En reniflant ce mélange, je pense à mon papy, son caddie chargé et moi, battant le macadam d’un pas assuré. C’est du pur bonheur dès les premiers beaux jours.

Par contre je suis aussi un sale chiard à mes heures. Je réclame, je trépigne parfois quand on passe devant les boutiques de jouets.  Souvent j’ai le droit à un tour de manège entre deux livraisons. Je fini même par avoir mes habitudes sur le camion vert bordure extérieure, comme au bar. Le taulier en revanche est un salaud qui ne m’a jamais laissé attraper la queue du mickey.

Ce sont les rues, la ville, qui ont rempli tous les souvenirs que j’ai de cette époque. Et ce sont des putains de moments heureux au final. Si tu trouves l’alarme de fermeture des portes du métro parisien stressante, dis-toi qu’il y a peut être encore des gamins auxquels ça fait plaisir. Des gamins qui courent comme des dératés en se marrant dans les couloirs du métro, insouciants. Quand j’étais môme, cette sonnerie c’était un peu le signal pour partir à l’aventure en réalité. Je t’avoue qu’aujourd’hui j’ai toujours au fond de moi cette vague sensation : comme si quelque chose d’excitant m’attendait en prenant le métro.

Mon grand-père m’a raconté des années plus tard qu’une fois, après un caprice pour un jouet, je lui ai  balancé dans la gueule : « De toute façon ça fait déjà trop longtemps que t’es sur la terre ! ». Bien sûr je ne me souvenais pas lui avoir sorti une vacherie pareille, et on avait bien rigolé tout les deux en ressassant ce vieux souvenir.

Ouais mais voilà, même si aujourd’hui c’est encore plus vrai que t’es sur cette putain de Terre depuis un bout papy, j’ai envie de te dire lâche pas l’affaire. Reste encore un peu, tu gères grave ».

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